« Grand Carénage » : concrètement, c’est quoi ?

Il existe dans les médias, certains termes et expressions qui s’imposent sans qu’ils soient toujours bien compris. C’est le cas du fameux « grand carénage » entrepris par EDF depuis 2014. Mais qu’est-ce donc qu’un « grand carénage » ? Poser la question, c’est risquer de passer pour un nouveau venu dans le monde fascinant, mais pas toujours simple à comprendre, du nucléaire. Le terme est employé depuis quelques années, mais rares sont ceux qui ont en tête tous les tenants et aboutissants d’un projet industriel hors-norme. Les chiffres ont de quoi donner le tournis. La France abrite 19 sites nucléaires comprenant 58 réacteurs, lesquels vont être, pour beaucoup d’entre, eux rénovés afin d’assurer une durée de fonctionnement supérieure à 40 ans. L’ensemble des travaux coûtera environ 55 milliards d’euros.

L’enjeu est donc de taille pour EDF et l’ensemble du secteur énergétique français. Les centrales nucléaires vont subir de grands travaux de modernisation pour qu’elles puissent continuer à fonctionner tout en respectant des critères de sûreté encore plus élevés. Le parc nucléaire français est aujourd’hui âgé de presque trente ans en moyenne et si les réacteurs ont été conçus sans âge limite, certains composants ne peuvent dépasser 25 ou 35 ans d’utilisation sans être remplacés. Des travaux de maintenance et de modernisation ont lieu chaque année pour une enveloppe d’environ 3 milliards d’euros, mais l’heure du grand lifting a sonné.

Dominique Minière, Directeur Délégué à la Production Ingénierie du groupe EDF, assure que la durée de vie des réacteurs peut aller jusqu’à 60 ans. « Les deux composants non remplaçables des réacteurs, que sont la cuve et l’enceinte de confinement, sont capables d’aller au-delà de 40 ans, et tous les autres composants peuvent être remplacés ». C’est chose faite à la centrale de Cattenom dont le réacteur 1 a été le premier à bénéficier de ce grand carénage. Concrètement, les équipes d’EDF ont, notamment, rénové le condensateur. Un travail simple sur le papier, mais qui a demandé au personnel de remplacer 64 000 tubes longs de 14 mètres chacun. Le renouvellement de certains gros composants est donc une tâche titanesque. Autre exemple qui illustre l’envergure du projet : 52 pôles de transformateur de puissance vont être remplacés entre 2015 et 2019 sur l’ensemble du parc nucléaire français.

Un coût élevé, mais avantageux

Les chiffres sont extraordinaires, mais celui qui retient l’attention est sans conteste celui du coût total de ce grand carénage pour la période 2014-2025 : 55 milliards d’euros. Confirmés à plusieurs reprises notamment par le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, les 55 milliards d’euros d’investissement sont décriés par les partisans d’une fin programmée du nucléaire. Des ONG comme réseau Sortir du nucléaire estiment que cette coquette somme échappe à une transition énergétique dont le besoin de financement se fait pressant. Le grand carénage est considéré « inconscient et irresponsable » et risque de faire « rater le coche de la transition énergétique ». Un point de vue en totale opposition à celui d’EDF qui assure que le grand carénage est la meilleure solution pour poursuivre la production d’une électricité peu chère et bas carbone tout en renforçant les conditions de sûreté.

Les 55 milliards d’euros investis dans l’opération sont ainsi répartis : 20 milliards consacrés au financement des arrêts de tranches et les visites décennales effectuées par l’ASN, « 15 milliards pour la maintenance lourde des gros composants » et « 10 milliards d’euros au titre d’autres projets patrimoniaux » auxquels s’ajoutent 10 milliards dédiés « au déploiement des modifications post-Fukushima ». Il apparaît ainsi que le renforcement de la sûreté est au cœur du grand carénage et va contre l’idée des ONG qui consiste à dire qu’EDF tente de maintenir en vie coûte que coûte des centrales qui tombent en ruine.

Pour Dominique Minière, c’est l’ »occasion de rapprocher le niveau de sûreté de nos centrales de celui des réacteurs de génération III, conformément à la demande de l’ASN ». Le retour d’expérience après l’accident de Fukushima en 2011 a été à l’origine de nombreuses évolutions réglementaires bien que le contexte japonais soit unique et non transposable tel quel en France. Les enseignements ont été nombreux et ont permis de mettre en lumière les forces et faiblesses du nucléaire français. Un des points de travail de l’Autorité de Sureté Nucléaire a été l’alimentation en eau du système de réfrigération du cœur. L’ASN a jugé que les installations françaises déjà passées au crible ne nécessitaient pas un arrêt immédiat pour procéder à une remise à niveau, mais a demandé à ce que soient engagées des « évaluations complémentaires de sûreté ». Incident lié au matériel, catastrophe naturelle, mauvaise décision humaine ou encore attentat terroriste, tous les scénarios ont été étudiés de nouveau au regard de l’enchaînement des faits qui ont conduit à l’accident de Fukushima.

Un grand carénage dans le sillon de la transition énergétique

La sûreté est donc un élément central d’un grand carénage qui se justifie sur le plan de l’écologie. La prolongation du parc nucléaire français est vue d’un très mauvais œil par les écologistes, pourtant Dominique Minière rappelle que « le nucléaire est fondamental dans le mix bas carbone d’EDF, pour une production en base aux côtés des énergies renouvelables ». Intermittentes, les énergies renouvelables n’ont pas encore la capacité de se passer d’une source modulable à la demande comme le nucléaire. Lorsque les capacités de stockage des énergies renouvelables se seront largement améliorées, le panorama sera différent et la question aura tout lieu d’être reconsidérée. Ainsi, à l’avenir, le nucléaire a encore toute sa place et justifie un grand carénage.

Dominique Minière souligne, par ailleurs, que le nucléaire est une énergie bas carbone qui trouve toute sa place dans la transition énergétique. « Le vrai sujet est la lutte contre le réchauffement climatique, il existe un consensus au niveau mondial pour dire que l’essentiel est de réduire les émissions de CO2 et d’augmenter la part de l’électricité dans la production d’énergie, en s’appuyant sur le nucléaire et les EnR ». En s’assurant d’une durée de vie plus longue des centrales nucléaires, EDF fait un choix écologique et économique, car les études notamment réalisées par la Cour des Comptes montrent que l’électricité sera moins chère pour le consommateur si un grand carénage est mené à bien, plutôt que de construire de nouvelles centrales à la place ou de se lancer dans un tout énergies renouvelables encore bien hasardeux.

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