Airbnb, Deliveroo… Ces entreprises qui discréditent l’économie collaborative

La torpeur du mois d’août pourrait bien être un tournant pour « l’économie collaborative » en France. Longtemps auréolée d’une image sympathique et « cool », ces dernières semaines ont été marquées par une série de révélations sur les comportements peu recommandables d’Airbnb et Deliveroo. Une situation qui pourrait inciter les pouvoirs publics à prendre des mesures pour limiter les abus de ces puissantes plateformes.

 

« Deliveroo, t’es foutu, les livreurs sont dans la rue »

Dans la torpeur estivale, un mouvement social inhabituel était organisé ce vendredi 11 août à Paris, Bordeaux et Lyon. Plusieurs dizaines de livreurs à vélo s’étaient rassemblés pour protester contre le nouveau mode de rémunération imposé par Deliveroo. Petite start-up de livraisons de repas à domicile, l’entreprise britannique est devenue un puissant groupe et une figure emblématique de l’économie dite « collaborative ».

Fumigènes, slogans et casque de cyclistes vissés sur le crâne, les livreurs sont furieux contre leurs conditions de travail. Présenté à l’origine comme un job étudiant pratique, sportif et sympa, Deliveroo se révèle finalement être un véritable calvaire pour ses « partenaires ».

Car si les livreurs dépendent des tarifs de la plateforme, ils ne sont pas considérés comme des employés, mais indépendants ou autoentrepreneurs : le moindre accident est entièrement à leur charge, même s’ils payent des cotisations sociales. Condamnés à multiplier les courses pour rentrer dans leurs frais, les cyclistes enchaînent les kilomètres en ville et les horaires tardifs. Un cercle vicieux, qui risque désormais d’être encore moins rémunérateur.

En effet, le groupe a annoncé une prochaine modification des tarifs. Actuellement, certains livreurs bénéficient d’un salaire mixte, 7,5 euros de l’heure, auxquels s’ajoute un complément de 2 à 4 euros par livraison. Mais d’autres sont payés 5,75 euros la course à Paris et 5 euros en province, rémunération qui sera appliquée à tous dès le 28 août. Un nivellement par le bas des conditions de travail qui risque de coûter cher : le Collectif des livreurs autonomes de Paris (CLAP) estime que la décision entraîne des « pertes de revenus de l’ordre de 30 à 40 % ».

« La direction de Deliveroo précarise le métier, en disant que ce n’est qu’un complément de revenus et pas un emploi en soi. Or ce n’était pas le discours qu’on nous a tenu lorsque nous avons été embauchés. Pour nous attirer, ils nous ont dit au contraire que nous pourrions vivre en gagnant 2 000 euros par mois, et que l’ancienneté serait prise en compte » a déclaré à l’AFP Arthur Hay, responsable du syndicat CGT des coursiers à vélo. Interrogé par Libération, un livreur accepte de témoigner et révèle qu’il gagne à peine 600 euros pour 35 h par semaine.

Une situation qui contraste avec l’apparence sympathique que tente d’afficher le groupe britannique : « collaboration », « liberté » et « tutoiement de rigueur » semblent être un joli rideau de fumée pour masquer une forme d’exploitation sans aucune réglementation.

Airbnb : économie « collaborative » ou économie « de la prédation » ?

Le 4 août dernier, une vaste enquête du journal le Monde levait le voile sur le « système » Airbnb. Comme Deliveroo, la start-up californienne a misé toute sa communication sur l’image bienveillante d’une plateforme qui met simplement en contact des touristes en quête de logements pas chers et des propriétaires prêts à louer leurs biens immobiliers sur une courte période.

Dans les faits, l’entreprise américaine réalise des marges colossales, échappe au fisc français, fait subir une concurrence déloyale au secteur hôtelier et ferme les yeux sur les abus de certains de ses utilisateurs.

Le journal le Monde et plusieurs de ses confrères européens ont décortiqué près de 145 000 annonces, pour 20 villes françaises. Résultat : une annonce sur cinq est émise par un multipropriétaire. Or, plus de 80 % de ceux-ci possèdent entre 2 et 5 appartements qu’ils louent à l’année.

Ce qui devait être un léger complément de revenu et un coup de main solidaire est finalement devenu un business à part entière pour certains détenteurs de logements, pour qui le système Airbnb est plus rentable que la location classique. Un abus tout à fait toléré par la plateforme californienne, qui biaise entièrement un marché de l’immobilier déjà difficile pour les locataires.

Un « business model » qui échappe aussi allègrement au fisc français : Airbnb a payé, en 2016, 92 000 euros d’impôts, alors que la France est son deuxième marché, juste derrière les États-Unis. Profitant de sa filiale en Irlande, la commission de 12 % sur chaque location n’est jamais imposée en France. Une concurrence déloyale pour le secteur hôtelier qui est contraint de respecter scrupuleusement certaines normes et de payer de nombreuses charges.

Ainsi, chaque année, l’Etat français perd 60 à 80 milliards de recettes fiscales. Par ailleurs, comme le rappelle la journaliste Natacha Polony, « l’entreprise ne crée aucun emploi ni aucune richesse en France. Elle en détruit. Et les particuliers qui arrondissent leurs fins de mois en louant leur appartement n’ont pas conscience qu’ils créent un chômage dont les conséquences se verront sur leur propre fiche de paie, à travers les prélèvements, et sur leur feuille d’impôt, puisqu’il leur appartiendra de financer les infrastructures avec lesquelles Airbnb gagne des millions sans jamais en reverser aucun à la collectivité ».

Enfin, les protestations contre le système Airbnb se multiplient en France, en Espagne et en Italie : la spéculation immobilière chasse les habitants, la rotation des locataires brise la vie de quartier, des hôtels ferment et les artisans qui les fournissaient (boulangeries pour les petits déjeuners par exemple) n’équilibrent pas leur activité économique avec ce nouveau tourisme.

La Mairie de Paris a récemment décidé de limiter le nombre de jours de location à 120 par an sur ce type plateformes et met les bouchées doubles pour traquer les abus. Au premier semestre 2017, les loueurs parisiens de meublés touristiques, dont beaucoup passent par Airbnb, ont écopé de 615 000 euros d’amendes. Un chiffre multiplié par treize par rapport à 2016. Une augmentation impressionnante qui montre que l’entreprise californienne n’est plus la bienvenue dans la capitale et que son image « cool » a désormais du plomb dans l’aile…

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