René Ricol : quels enseignements peut-on tirer de la crise de 2008 ?

La crise dite des « subprimes » a 10 ans cette année. L’occasion de recueillir l’analyse du conseiller financier incontournable de la place de Paris, qui élabora une série de mesures déterminantes lors de la crise de 2008. Entretien avec René Ricol. 

 

En 2008, alors que les économies mondiales sont sous le choc, le Président Sarkozy vous a mandaté pour lui remettre une étude et des recommandations. Comment cela s’est-il mis en place ?

Cela commence par un appel téléphonique de Nicolas Sarkozy. En tant que Président, il reçoit depuis quelques temps de nombreuses informations contradictoires, mais il a, dès ce moment-là et avant tout le monde, la prescience d’un danger qui se précise. Nous sommes en fait plusieurs mois avant l’éclatement réel de la crise.

Il a conscience que les bulles spéculatives peuvent faire des dégâts. Nicolas Sarkozy, qui sait que j’ai été, en quelque sorte, au « cœur de la pile » lors de la crise de 2001, me propose donc de mener cette réflexion.

Justement, quels enseignements aviez-vous tiré de la crise de 2001 ?

La crise de 2001 était une crise de la nouvelle économie, du numérique, une crise du surinvestissement. Cette économie numérique avait, de par ses nombreux excès, créé une situation folle. L’effondrement était inéluctable. Une fois celui-ci produit, il fallait trouver un coupable, et bien entendu ce coupable ne pouvait pas être le marché. Le bouc émissaire qui a été retenu, au final, ce sera donc ENRON, et avec ENRON son auditeur Arthur Andersen, et partant tous les professionnels de l’audit légal dans le monde.

C’est un phénomène classique : on blâme le phénomène déclencheur, car cela dispense de réfléchir aux causes profondes. En l’occurrence, le marché et les agences de notation dysfonctionnaient très manifestement, mais la réforme des marchés n’était pas à l’ordre du jour. Au cours de mes discussions avec Alan Greenspan, il m’explique d’ailleurs que pour lui, la crise est un « accident inévitable de la vie économique », un mauvais moment à passer, en quelque sorte, mais qui ne remet pas en cause les fondamentaux car après la crise, il y a une réalité économique qui émerge, et tel a bien été le cas avec le numérique.

En quoi la crise de 2008 est-elle différente ?

Dans le cadre de la mission que m’a confié le Président de la République, je suis amené à collaborer avec des dizaines d’experts à travers le monde, et nous essayons de comprendre ce qui se passe. D’ailleurs, in fine, notre rapport sera l’un des rares exemples de rapport rédigé en anglais, puis traduit en français pour remise au Président.

Assez vite, il nous apparait que la crise de 2008 est différente, parce que ce n’est pas une crise de surinvestissement. C’est en quelque sorte une crise de « l’argent sur l’argent », l’idée démente que l’argent peut et doit correspondre à une industrie qui fait de la valeur ajoutée ! Nous comprenons ainsi que les produits structurés « dits complexes » sont le cœur du problème. Ce sont des produits qui donnent une illusion de sécurité car ils intègrent une forme d’assurance investisseurs au profit d’autres produits pour booster leur rendement, mais en fait les ratings dysfonctionnent, les montages ne peuvent plus permettre de calculer le risque exact de perte de valeur d’un produit. Le système tout entier peut se gripper à tout moment. Mais à ce moment-là, nous ne pouvons pas dire si la crise va se produire dans les semaines ou les années à venir. Car il manque encore le phénomène déclencheur.

Qui ne va pas tarder… 

Oui, le phénomène déclencheur arrive assez vite. En septembre 2008, Lehman Brothers se déclare en faillite, menaçant d’entrainer l’ensemble du système bancaire dans son sillage. En réalité, on sait désormais que Lehman Brothers aurait pu être sauvé, et l’inimitié personnelle d’Henry Paulson [ndlr : alors Secrétaire du Trésor, mais ancien président de Goldman Sachs] a beaucoup joué dans cette affaire. J’avais eu la chance de pouvoir alerter le Président de la République de ce risque, car George W. Bush qui l’appréciait beaucoup avait fait en sorte que des signaux soient envoyés. Et Nicolas Sarkozy avait tout de suite et le premier parmi les chefs d’Etats Européens pris la mesure du risque.

Dans ses interviews récentes, Nicolas Sarkozy indique qu’il a été immédiatement obsédé par le « retour à la confiance » après ce choc. Comment les choses se sont-elles développées à partir de ce moment-là ?

Dès la chute de Lehman, nous avons mis la main à la dernière version du rapport, qui prenait de facto un tournant plus « prescriptif ». Et cela a servi au Président de la République qui assurait la Présidence Européenne. Mais quand il dit que tout ce qui a été décidé au G20 se trouvait dans le rapport, il minore son apport personnel et celui de Gordon Brown. Je peux dire que sans Nicolas Sarkozy, le monde ne serait pas sorti de cette crise.

Et dans le même temps, il a également pris des mesures extrêmement rapides, et pour tout dire assez spectaculaires. En tout cas, à la hauteur des événements, car effectivement la confiance est primordiale. Il a considéré que son rôle était de protéger les économies des Français, et de ne pas laisser la panique s’installer. Il a alors utilisé l’arme massive de la garantie de l’Etat, pour protéger nos banques de la spéculation. Et cela a marché. Mieux, au final, cela a rapporté des recettes à l’Etat.

Par la suite, il vous a également sollicité pour occuper la tête de la Médiation du crédit. Quel était l’objectif ?

Il ne suffisait pas uniquement de garantir les dépôts des Français, mais également de protéger notre économie et il a donc mis en place un processus de défense des entreprises et de l’emploi, car le contexte était éminemment récessif. C’est pourquoi il a créé la Médiation du Crédit : une organisation avec tous pouvoirs sur les banques, et traitant concrètement les dossiers, un par un, de la grosse PME à la TPE. Bien sûr, on aurait pu édicter des règles pour le secteur bancaire, proclamer des intentions : mais cela n’aurait pas fonctionné. Il fallait être concret et au plus proche du terrain.

Là, l’idée était de recourir aux « corps intermédiaires », en l’occurrence les collaborateurs de la Banque de France, pour mettre en œuvre une bonne politique économique. C’est pour moi un exemple rare de bonne gestion, avec le niveau de granularité le plus fin possible. Avec l’aide des banques, qui ont joué le jeu, la médiation du crédit a sauvé plus de 140.000 emplois en moins d’un an. Je le dis d’autant plus volontiers que ce n’était pas mon idée, mais celle de Nicolas Sarkozy : je découvre le dispositif lorsqu’il me désigne pour le job dans un meeting.

Finalement, dans la période qui a suivi, Nicolas Sarkozy a paru plus proche de Mario Draghi qu’il ne l’avait été de Jean-Claude Trichet, un Français. Faut-il y voir de sa part une inclinaison pour une doctrine monétaire particulière ?

Je ne crois pas que Nicolas Sarkozy ait alors une préférence vraiment marquée pour telle ou telle politique monétaire. Et il a dit à plusieurs reprises l’estime qu’il porte à Jean-Claude Trichet. Ses ressorts n’étaient pas dogmatiques mais pragmatiques : il voulait éviter que les Français (qui lui en avait donné la responsabilité en l’élisant) ne souffrent, et il voulait protéger leurs emplois.

 

 

Laisser un commentaire