Paris, théâtre de la guerre économique entre Qataris et Saoudiens

La crise du Golfe se ressent jusqu’à Paris, où les deux rivaux se livrent une rude concurrence économique et diplomatique. L’avantage semble pour l’instant être au Qatar.

Le 5 juin dernier, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont abruptement rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar, l’accusant de déstabiliser la région et de soutenir le terrorisme. Bahreïn, l’Égypte, le gouvernement yéménite en exil de Abd Rabbo Mansour Hadi et celui de l’est de la Libye, basés à Baïda, se sont immédiatement alignés du côté saoudien. La plus grave crise frappant le Conseil de coopération du Golfe (CCG) depuis sa création en 1981 était déclenchée.

Mais la crise du Golfe pouvait difficilement s’arrêter aux frontières de la région. La rivalité entre le Qatar et l’Arabie saoudite est en effet ancienne et ses conséquences se ressentent un peu partout dans le monde, les deux pays figurant sur le podium des plus riches et influents de la planète.

En août 2016, Maïa Sinno, chercheuse à l’Institut d’étude du développement économique et social, montrait dans une étude fouillée la façon dont le Qatar et l’Arabie saoudite avaient profité de l’instabilité économique et politique égyptienne « pour y exporter leurs ambitions de puissances régionales ».

De son côté, Hélène Keller, journaliste spécialiste du Moyen-Orient, estime qu’aucun pays « n’incarne, ne profite et ne subit cette rivalité fratricide autant que la France ».

 

Stratégie de sape

Les investisseurs qataris jouissent d’un régime fiscal d’exception qui les exempte d’impôt sur les plus-values immobilières et d’impôt sur la fortune durant leurs cinq premières années de résidence en France. C’est tout naturellement qu’ils en ont profité pour investir dans les entreprises du secteur du luxe en acquérant les magasins du Printemps, le prestigieux prix hippique de l’Arc de Triomphe ou encore plusieurs hôtels particuliers de la capitale. Ces derniers sont au cœur d’une croustillante histoire rapportée par Hélène Keller sur la façon dont le Qatar sape les intérêts de son rival en France.

En 2009, Doha se serait offert les services d’un intermédiaire libanais, Salim Khoury, afin d’ajouter un amendement au contrat d’exclusivité signé deux ans plus tôt entre l’homme d’affaires saoudien Mohammed Al-Jaber et le fonds américain Starwood Capital pour acheter une douzaine d’hôtels de luxe en France (dont les Parisiens Le Crillon, l’Hôtel du Louvre et Concorde Lafayette).

L’amendement, signé en l’absence d’Al-Jaber, prévoyait un paiement supplémentaire de 100 millions d’euros au fonds américain. Mais Al-Jaber a contesté la validité du nouvel amendement et Starwood a déclaré le contrat nul et non avenu. Évidemment, le fonds américain a immédiatement entamé des négociations avec les Qataris.

La journaliste donne également des détails sur « la campagne houleuse entourant le renouvellement du directeur général de l’UNESCO ». D’après la journaliste, si Audrey Azoulay l’a emporté, c’est bien sûr grâce à ses compétences, mais aussi au fait que le candidat qatari a été « pénalisé par le soutien qu’a apporté l’ancien ministre saoudien Sheikh Mohamed Bin Issa Al Jaber à la candidate française ». Après avoir été évincé du faramineux contrat avec Starwood, les saoudiens semblent avoir pris leur revanche en mettant tous leurs réseaux en faveur d’Audrey Azoulay face au candidat de Doha. Les deux pays se rendent coups sur coups et surenchérissent systématiquement.

 

Avantage au Qatar

Luxe, sport, diplomatie… Les deux rivaux investissent tous les secteurs, y compris la culture. Alors que le réseau qatari de chaînes de télévision sportives BeIn Sports a été lancé en France en 2012, l’Arabie saoudite a joué un rôle majeur, cette même année, dans l’extension de la section intitulée « Les arts de l’Islam » du Musée du Louvre.

Un important colloque sur la crise du Golfe s’est tenu le 28 novembre à la Maison de l’Amérique latine en présence de chercheurs, entrepreneurs, journalistes et autres spécialistes de l’influence du Qatar et l’Arabie saoudite dans l’Hexagone. Bertrand Besancenot, envoyé spécial d’Emmanuel Macron pour la crise du Golfe, en a profité pour divulguer quelques informations inédites. Après avoir salué la signature de l’accord entre les États-Unis et le Qatar dans la surveillance des flux financiers, il a révélé que la France et le Qatar étaient en train de préparer un projet de même nature. Une information qui va se confirmer quelques jours plus tard, avec la signature d’une « lettre d’intention » conjointe entre les deux pays sur « la lutte contre le financement du terrorisme et de l’Islam radical ».

Certes, M. Besancenot a rappelé l’importance pour la France de conserver son rôle historique de modérateur dans les conflits sans trancher pour l’une des deux parties. Mais ces révélations semblent confirmer les rumeurs selon lesquelles Paris miserait de plus en plus sur le Qatar.

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