Fusion Carrefour Couche-Tard avortée : derrière le protectionnisme du gouvernement, l’ambition politique

Le droit de veto invoqué par le gouvernement au sujet du projet de fusion franco-canadien dans le secteur du commerce de détail a plus à voir avec les prochaines élections que le ministre ne l’admet.

Le ministre français de l’Economie et des finances, Bruno Le Maire, a nié jeudi que sa décision de bloquer une fusion franco-canadienne entre des géants du commerce de détail avait quelque chose à voir avec la politique intérieure – mais les mots qu’il a choisis sonnaient bizarrement dans les oreilles des électeurs français.

Plus tôt cette année, Bruno Le Maire a fait dérailler le rachat de la chaîne de supermarchés Carrefour par la société canadienne Alimentation Couche-Tard, ce qui a laissé les milieux d’affaires français perplexes.

Bruno Le Maire a fait échouer l’opération en menaçant d’utiliser son pouvoir renforcé de filtrage des investissements au nom de la « sécurité alimentaire », arguant que le rachat aurait mis en danger l’approvisionnement alimentaire de la France et aurait rendu le pays plus vulnérable dans de futures crises comme celle que nous traversons actuellement.

« Je n’ai pas fait de politique, et je tiens à le dire clairement : j’ai défendu les intérêts d’un modèle agricole et alimentaire auquel je suis viscéralement attaché », a déclaré Bruno Le Maire dans une interview accordée au site POLITICO, en précisant qu’il n’avait aucune garantie que Couche-Tard aurait continué à s’approvisionner auprès des agriculteurs français.

« Je ne prends aucun risque sur le dos des agriculteurs français », a déclaré M. Le Maire. « La demande de protection de la part des Français est très forte et elle est légitime », a-t-il ajouté.

Il est peu probable que ses paroles apaisent les inquiétudes du monde des affaires qui craint que M. Le Maire ne se tourne vers une politique plus protectionniste – en gardant à l’esprit l’échécance électorale de 2022.

Son raisonnement serait que l’opinion publique française ne digérerait guère l’idée de laisser une entreprise phare française tomber entre les mains d’un acheteur étranger – surtout en pleine crise économique et de transition numérique qui risquent d’entraîner des licenciements, même parmi les caissiers de supermarché.

« Vous pouvez facilement imaginer Marine Le Pen expliquer que Carrefour, le seul leader français de la distribution européenne, est passé sous pavillon canadien en pleine crise », comme l’a dit un membre de l’industrie directement impliqué dans le rachat.

Marine Le Pen, adversaire numéro un du président français Emmanuel Macron, a déjà utilisé cette arme par le passé – pour le projet de rachat du chantier naval français Chantiers de l’Atlantique par l’Italien Fincantieri. Cette fois-ci, Bruno Le Maire est soupçonné d’avoir tenté de la désarmer à l’avance.

L’élan de patriotisme économique de Le Maire lui a déjà valu l’approbation des agriculteurs français.

« Les citoyens, tout comme les agriculteurs, craignent une économie trop ouverte, un libéralisme extrême. Cela ne correspond pas à la culture française », a déclaré Arnold Puech-d’Alissac, membre du conseil d’administration du principal lobby agricole français.

Le lobby agricole a estimé que la sécurité alimentaire n’était pas en jeu, notant que l’accord n’allait pas changer le quotidien des agriculteurs français.

« Je ne vois aucun risque alimentaire », a déclaré M. Puech-d’Alissac, ajoutant que les agriculteurs français « n’étaient pas enthousiasmés par l’intervention du gouvernement ni l’offre de Couche-Tard » et ont décidé de soutenir le gouvernement principalement pour obtenir, en échange, le soutien de Paris dans la lutte permanente avec les détaillants alimentaires sur les prix.

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