Quel bilan après vingt-cinq ans de hausses fiscales sur les produits du tabac ?

Quel bilan après vingt-cinq ans de hausses fiscales sur les produits du tabac ?

Le paquet de cigarettes coûte quatre fois plus cher qu’en 2000. Pilier de la politique antitabac française, la hausse des prix a accompagné un recul du tabagisme, mais ses effets sur les recettes et sur les circuits d’achat font désormais débat, alors que le budget de la Sécurité sociale pour 2027 est en discussion.

Un prix multiplié par quatre

En 2000, le paquet de la marque la plus vendue coûtait en moyenne 3,20 euros. Il atteignait 13 euros en 2025, selon les séries de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) établies à partir des données des douanes. Même en tenant compte de l’inflation, le prix a presque triplé. Les taxes, accise et TVA, représentent désormais plus de 80 % du prix de vente. Depuis la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2023, les accises sont en outre indexées sur l’inflation sans plafond, ce qui entraîne une hausse automatique chaque année, en plus des hausses votées.

Ce choix s’appuie sur une recommandation constante de l’Organisation mondiale de la santé, qui considère la fiscalité comme le levier le plus efficace contre le tabagisme. Vingt-cinq ans plus tard, la question porte moins sur l’efficacité du prix que sur ses rendements.

Un recul réel du tabagisme

Selon Santé publique France, la part de fumeurs quotidiens parmi les 18-75 ans est passée de 25 % en 2014 à 18 % en 2024, soit environ quatre millions de fumeurs quotidiens en moins en dix ans. L’agence attribue cette baisse à un ensemble de mesures (paquet neutre, remboursement des substituts nicotiniques, Mois sans tabac, hausse des prix) et non au seul levier fiscal.

Le recul n’a toutefois pas été continu : il s’est interrompu entre 2019 et 2021. La France reste aussi au-dessus de plusieurs de ses voisins. En 2024, 25 % des 18-75 ans se déclaraient fumeurs, quotidiens ou occasionnels, selon le Baromètre de Santé publique France. Au Royaume-Uni, la part d’adultes fumeurs était de 11,9 % en 2023, selon l’Office national des statistiques britannique.

Des recettes en deçà des prévisions

L’autre effet attendu de la hausse fiscale, des recettes croissantes, s’essouffle selon l’observatoire Hexagone, dans une note publiée fin octobre 2025. Les accises sur le tabac avaient atteint un record de 14,4 milliards d’euros en 2020, année de frontières fermées. Elles ont ensuite reculé d’environ 12 % entre 2020 et 2024, selon l’observatoire, alors que la consommation ne baissait que d’environ 8 %. Hexagone relève aussi que les prévisions de l’État se sont révélées trop optimistes : en 2024, 14 milliards d’euros étaient attendus, 13,1 milliards ont été encaissés.

Une partie de l’explication tient au fait que les ventes légales reculent plus vite que la consommation. L’étude TAFE, conduite pour la douane et la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA), estime que 17,7 % du tabac consommé en France en 2023 a échappé à la fiscalité nationale, soit environ 8 000 tonnes et une perte théorique de 4,3 milliards d’euros. L’essentiel provient des achats transfrontaliers. Autrement dit, une partie des fumeurs n’a pas cessé d’acheter du tabac : elle l’achète ailleurs.

Les buralistes demandent une pause fiscale

Selon leur confédération, 8 400 débits de tabac ont fermé en vingt ans ; il en reste environ 22 500, souvent dernier commerce ouvert du village ou du quartier. Leur pétition nationale, « Sauvons nos buralistes, préservons nos territoires », demande le gel de la fiscalité des produits du tabac, la suppression de l’indexation des accises sur l’inflation et le renforcement de la lutte contre les trafics.

Deux angles morts

Le premier est européen. Une politique de prix fonctionne d’autant mieux que le marché est fermé ; or le fumeur français évolue dans un espace ouvert, entouré de pays où le paquet est moins cher. Les gouvernements successifs plaident depuis des années pour une harmonisation fiscale européenne, sans l’avoir obtenue. Chaque hausse nationale accroît donc l’écart de prix avec les pays voisins.

Le second est l’évaluation. Les hausses se succèdent sans que leurs effets propres sur les comportements d’achat et sur les recettes soient évalués de façon systématique avant la suivante. C’est la principale recommandation de l’observatoire Hexagone : mesurer, avant toute nouvelle augmentation, le report des fumeurs vers d’autres circuits d’approvisionnement, afin de connaître le rendement réel de la taxe.

Les arguments des partisans de la hausse

Les défenseurs de la fiscalité soulignent que l’OMS maintient sa recommandation et que la baisse récente du tabagisme montre que la politique de prix, combinée à d’autres mesures, continue de produire des effets. Ils rappellent que l’étude TAFE retient une part de tabac non taxé plus faible que certaines estimations avancées dans le débat, et que le coût social du tabac, évalué par l’OFDT à environ 156 milliards d’euros, dépasse de loin les recettes fiscales. Des associations de lutte contre le tabagisme réclament même une trajectoire vers un paquet à 16 euros.

Le débat qui s’ouvre avec le budget de la Sécurité sociale pour 2027 porte donc moins sur le principe de la fiscalité que sur son calibrage : jusqu’où relever le prix lorsque les recettes ne suivent plus les prévisions et qu’une partie des achats se fait hors du réseau légal ? Faute d’évaluation publique de l’effet de chaque hausse, partisans et opposants continuent de s’appuyer sur des chiffres différents.